J'ai en mémoire le rouge à lèvres rouge et tendre.

L'odeur de la pâte cireuse et synthétique vient avec celle du vernis à ongles et de l'acétone, abrasives et puissantes. Ces parfums chimiques, je les ai vite rangés dans la bibliothèque de l'irrespirable, au même endroit que l'essence, les pneumatiques neuves, les plastiques divers. Ça ne m'a pas empêché, quand on ne me regardait pas, de porter les petits flacons L'Oréal à mon nez.

Je revois l’application, la minutie du geste précis, souple et rapide nécessaire à l’obtention d’un trait rouge vif bien dessiné, sans bavure. Une application au cordeau mais réalisée comme au débotté, sans faire d’histoires. Je me vois, à côté, faire des pâtés cramoisis sur ma feuille et mes bouts de doigts. Avec le fond de pot qu’on m’a laissé, je n’aurai jamais l’assurance nécessaire. Impossible de saisir la juste pression, la vitesse optimale. Incapable de comprendre qu'effleurer est un art, qu'il ne s'agit pas d'appuyer mais de savoir où l'on va.

Le temps de l'application, le doré toque sur du dur. Les mains baguées et les bracelets pressent contre les carreaux de la table basse, dans un cliquet qui rythme la discussion. Dans une langue que je connais bien mais ne comprend pas tout à fait, je ne peux me fier qu’à lui. On rit fort, on bavarde, on s’interpelle par-dessus la télé qui raccorde mal doublage français et bouches américaines. Je ne sais pas vraiment ce qui se trame et puis, de toute façon : c’est l’heure de la sieste. File du salon, va dans la chambre avec ton lapin.

Me voilà sous la couette.

J’ai chaud, le rythme change, d'autres bruits s'invitent. Pas besoin de langue : on marche, on fouille, on joue aux cartes. Elles ne dorment pas et moi non plus, je veux les voir. Le lapin entre les dents, j’enjambe les chaussures dans l’entrée, me plante dans l’embrasure de la porte pour regarder ce qui se passe derrière le rideau bleu. Elles sont dans mon angle mort, j'entends la cafetière qui ronfle pendant qu'une parle et l'autre se tait. On pose des questions à une troisième dont je n'aperçois qu'un mollet dépassant d'une cascade de volants.

Les cartes se mélangent, se frottent, se frôlent, se retournent. Entre les surfaces dures s'est logée une épaisseur qui attendrit les chocs, sur laquelle on tape du bout de l'ongle fraîchement peint. Le bruit du carton qu'on retourne prend plus de place que le son du feuilleton. Il monopolise mon attention, je ne quitte plus la scène des oreilles espérant enfin voir quelque chose. Près du mollet sort une main qui plonge dans un sac verni. Elle tire une bougie du bout des doigts, la cafetière se tait, l'odeur lourde et bouillante me remplit les narines.

Alors elle se lève et se dirige vers la cuisine. Elle va forcément me tomber dessus, je suis sur le pas de la porte, j'en perds mon lapin. Elle me voit, le ramasse, me prend dans ses bras sans cérémonie, me porte dans la cuisine et éteint la cafetière. Elle me ramène au lit, retourne au salon. Je ferme les yeux, impossible de dormir.

J'ai en mémoire le rouge à lèvres rouge et tendre. — Un art voulu voyant