Prolégomènes
Florian Rosinski
Je me souviens du vernis rouge vif, de l’odeur abrasive et de l’acétone, puissante. Des parfums chimiques, vite rangés dans la bibliothèque de l’irrespirable avec l’essence, les pneumatiques neufs et les plastiques divers. Ça ne m’a pas empêché, quand on ne me regardait pas, de porter les petits flacons L’Oréal à mon nez.
Je revois l’application, la minutie du geste. Précis, souple et rapide produisant un trait bien net et sans bavure. L’application est au cordeau, l’attitude au débotté, sans faire d’histoires. Je me revois, à côté, faire des pâtés cramoisis sur ma feuille et le bout de mes doigts. Avec le fond de pot qu’on m’a laissé, je n’aurai jamais l’assurance nécessaire. Impossible de saisir la juste pression et la vitesse optimale. Incapable de comprendre qu’effleurer est un art, où il ne s’agit pas d’appuyer mais de savoir où l’on va.
De la première à la dernière couche, le doré toque sur du dur. Les mains baguées et les bracelets tapent contre les carreaux de la table basse, leur cliquet rythme la discussion. Dans une langue que je connais bien mais ne comprend pas tout à fait, on rit fort, on bavarde, on s’interpelle par-dessus la télé qui raccorde mal doublage français et bouches américaines. Je ne sais pas vraiment ce qui se trame. De toute façon : c’est l’heure de la sieste. File du salon, va dans la chambre avec ton lapin. Me voilà sous la couette.
Le rythme change et d’autres bruits s’invitent. On marche, on fouille, on joue aux cartes. Elles ne dorment pas et moi non plus. Comme je veux les voir, je me lève, enjambe les chaussures dans l’entrée, me plante dans l’embrasure de la porte pour regarder ce qui se passe derrière le rideau bleu. Elles sont dans mon angle mort et j’entends la cafetière qui ronfle pendant qu’une parle et l’autre se tait. On pose des questions à une troisième dont je n’aperçois qu’un mollet.
Les cartes se mélangent, se frottent, se frôlent et se retournent. Entre les ongles, les bagues et la table basse s’est logée une épaisseur qui attendrit les chocs. Le bruit du carton qu’on retourne prend plus de place que le son du feuilleton. Il monopolise mon attention, je ne quitte plus la scène des oreilles espérant voir quelque chose. Près du mollet sort une main qui plonge dans un sac verni. Une bougie, la cafetière se tait, l’odeur lourde et bouillante me remplit les narines.
L’une se lève et se dirige vers la cuisine. Elle va forcément me tomber dessus, je suis sur le pas de la porte. Elle me voit, me prend dans ses bras sans cérémonie, me porte dans la cuisine et éteint la cafetière. Elle me ramène au lit, retourne au salon. Je ferme les yeux, je me réveille, j’oublie.